Je mets ici en avant la réponse de Narvic, histoire qu'elle ne se perde pas dans les commentaires sur le post que j'ai écrit sur la valeur de l'information. Tous les commentaires sont vraiment intéressants. Merci à vous tous. Continuons la conversation. Francis ? Emmanuel ? Catherine ?
Commentaire de Narvic :
Il me semble que la question de la valeur est mal posé et, du coup, elle débouche sur une impasse.
Tout d'abord, tu évacues peut-être un peu vite la question "philosophique" de la "valeur en soi" de l'information. Ce n'est pas du tout, à mon sens, une sorte de biais "journalistic centric". C'est toute la question du sens, et derrière elle toute la problématique de l'explication/éducation.
En pleine "fin des idéologies", "fin des grands récits", annoncées par la philosophie postmoderne, c'est toute la production sociale de sens par les institutions et les élites intellectuelles qui est en pleine dissolution. Le journaliste, autrefois médiateur/éducateur/vulgarisateur des discours explicatifs du monde produits par ces élites, n'a plus grand chose à médiatiser aujourd'hui. Il est bien en peine de fournir une forme vulgarisée d'un discours explicatif du monde qui se dérobe sous ses pieds.
De surcroît, les progrès de l'éducation et le développement des moyens d'accès à la connaissance, font que ceux que ces questions intéressent dans la société ont un accès direct aux sources bien plus large aujourd'hui, et peuvent largement se passer des anciens médiateurs, qui perdent à la fois leur fonction et leur légitimité. On commence donc bien à se demander si le journaliste sert encore à quelque chose dans ce domaine...
Sur le plan strictement économique ensuite, ta vision de la "valeur d'usage" de l'information est trop restrictive. Elle te conduit à une impasse, qui est précisément cette approche uniquement "consumer centric", qui réduit le problème, au bout du compte, à une simple question de marketing.
Une vision plus large de la "valeur d'usage" de l'information permet de voir que la question économique ne se situe pas là. Elle est tout entière dans la "valeur d'échange" de l'information, c'est à dire son prix, par rapport à son coût. La source du problème, c'est bien que l'information qui a la plus forte valeur d'usage pour le consommateur est en train de perdre sa valeur d'échange, car elle est trop chère par rapport à la valeur perçue subjectivement par le consommateur de l'usage qu'il pourrait en faire.
Toute information à une valeur d'usage pour le consommateur, plus ou moins importante selon les cas. On peut appréhender objectivement cette valeur d'usage (c'est ça l'approche traditionnelle "journalistic centric"). Mais la valeur d'échange dépendra de la notion subjective de cet usage pour chaque consommateur, et donc du prix qu'il est prêt à payer pour ça en fonction de l'utilité qu'il y trouve (c'est l'approche "consummer centric").
L'économie des médias était équilibrée quand l'arbitrage entre les deux approches aboutissait sur un prix acceptable pour le consommateur et couvrant les frais engagés pour la production et la diffusion de cette information. On ne doit pas substituer une approche à l'autre, mais chercher leur point de convergence.
C'est ce point-là qui est en train de nous échapper aujourd'hui, pour une partie - et une partie seulement - de l'information vendue. Mais c'est tout l'équilibre du système qui est remis en cause.
Il y a différents types d'information, qui n'ont pas le même usage et pas la même valeur d'usage : schématiquement, il y a l'information de socialisation (celle qui nourrit la conversation, c'est l'air du temps, le buzz, les faits-divers...), il y a l'information pratique de la vie quotidienne (météo, trafic routier, fermeture exceptionnelle de la bibliothèque, date d'ouverture des soldes...), l'information de divertissement ou d'évasion (le people, l'insolite, mais aussi les voyages...), et puis l'information "d'aide à la décision".
C'est celle-là qui a la plus forte valeur d'usage, à mon sens : l'information économique (que dois-je faire de mon épargne ? Est-ce le moment d'acheter ma maison ?...), politique (quel candidat défendra le mieux mes propres intérêts et l'intérêt général ?...) et sociale (dois-je suivre ce mouvement de grève ? Dans quelle école inscrire mon enfant ?), etc.
L'information de socialisation, pratique et de divertissement n'est nullement en crise aujourd'hui. Elle bénéficie d'une forte demande, et elle n'est pas difficile à fabriquer. Mais sa valeur d'usage n'est pas très forte : elle n'est pas indispensable, peut être aisément remplacée par une autre et se périme vite. Donc tant que son prix de vente reste très faible, elle se vend très bien. Elle peut être financée uniquement par la publicité, voire servir de produit d'appel pour un autre service.
Internet ne remet pas en cause son modèle économique, même si la publicité y rapporte moins que dans les autres médias. Car elle est peu coûteuse et rassemble de fortes audiences, même si ce sont des audiences peu attentives et peu qualifiées. Ça reste rentable par l'effet de masse.
L'information d'aide à la décision est beaucoup plus chère à fabriquer en revanche : elle demande plus de temps de fabrication, de valeur ajoutée intellectuelle et de personnalisation, pour répondre à l'usage que l'on attend d'elle. Si on la traite mal, de manière trop rapide, générale et simplificatrice, elle perd sa valeur d'usage.
Dans le système des "anciens médias", cette information à haute valeur ajoutée n'a en réalité jamais été payée à son prix de reviens réel par personne. Elle était subventionnée : par la pub, par les petites annonces, par l'info "produit d'appel", l'info pratique et de divertissement qui lui était associée, quand il ne s'agissait pas carrément de subventions d'Etat directes ou indirectes. On fournissait le tout dans le même paquet, et on obligeait ceux qui ne la cherchaient pas à la payer pour les autres, de manière à ce que ces autres puissent y avoir accès à un prix abordable.
Tout ce système est en train de s'effondrer.
Les médias traditionnels perdent des ressources (pub et petites annonces) vers le net, et perdent de l'audience, car ils sont concurrencés sur une partie de leur offre (l'info pratique et de divertissement justement) qui trouve de nouveaux canaux de distribution. Le paquet n'est donc plus rentable.
Sur le net, il semble impossible de reconstituer cette logique du "paquet" sous la bannière des "marques de médias" : la pub s'en va vers d'autres supports, les petites annonces et l'information service prennent leur autonomie des médias, l'information se diffuse "à l'unité" et la pub se concentre sur l'information qui a la plus forte audience.
L'information à haute valeur ajoutée, chère à produire et ne créant pas des audiences de masse, ne parvient pas à se financer de manière autonome et ne trouvent plus de sources de subvention pour compenser.
Ce n'est donc pas que la valeur d'usage de l'information ait changé, ou qu'elle soit mal appréhendée par les journalistes et les entreprises médiatiques, qui - je crois - sont en réalité assez lucides sur la situation. Cette valeur est toujours la même et la demande qu'il y a pour elle est identique. C'est son système de financement qui vole en éclat, et aucun modèle alternatif ne se dégage
Restent quatre solutions pour les médias :
- tenter de vendre cette information chère à son prix de revient réel, en tablant sur une prise de conscience du public : c'est le "pari pédagogique" de Mediapart, qui me laisse sceptique.
- faire appel au financement public (étendre le service public radio-télé à la presse écrite et au net) et philanthropique (mécénat et fondations).
- se recentrer sur ce qui est rentable : l'info pratique et de divertissement, en abandonnant le reste, jusqu'à ce que la demande insatisfaite d'info "d'aide à la décision" soit devenue assez forte sur le marché pour faire augmenter son prix et permette d'y revenir. Mais quand ?
Mais même cette solution (vers laquelle les médias s'acheminent tous à mon sens, puisqu'ils licencient à tour de bras, réduisent leur offre en pagination ou en temps d'antennes consacré à l'information, ferment les bureaux à l'étranger et se concentrent de plus en plus vers des dépêches, du faits-divers et du people) est une solution très incertaine.
Il y a de la concurrence sur ce créneau pour les marques de médias sur internet : les géants de l'informatique et des télécommunications, qui proposent à leur clientèle des bouquets de service, notamment cette information pratique et de divertissement, et qui disposent d'une force de frappe autrement plus puissante (les grands groupes multimédias que notre président appelle de ses voeux, ce sont Bouygues et Lagardère ? Ou bien ils existent déjà et s'appellent : Google, Microsoft et Orange ?)
- ou bien, comme le suggère Eric Scherrer un peu plus haut, tenter de trouver de nouveaux produits et services complémentaires qui puissent subventionner à nouveau cette information ? Mais lesquels ont une valeur d'usage suffisante pour que les consommateurs soient prêts à la payer ?
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