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Benoît Raphaël

Etats Généraux de la presse: et si on laissait tomber le papier?


Question provocatrice, évidemment... Certains quotidiens ont encore de la marge (mais pas tous!).
Et, au vu du rapport Giazzi (préambule Etats Généraux de la presse du 2 octobre voulus par Nicolas Sarkozy) qui veut laisser croire (mais qui y croit?) que l'on va régler la crise des médias face à la révolution numérique en favorisant les concentrations, on peut se demander s'il ne serait pas aussi sérieux de juste soupeser la question. Juste comme ça. Pour savoir.
Si, demain, comme la finance aujourd'hui, l'industrie de la presse papier s'effondrait... Si elle n'était plus capable de financer son outil de production.
Impossible bien sûr... mais au cas où. Disons que... peut-être.
Alors que les rédactions papier accélèrent leur régime minceur aux Etats-Unis (dans un an en France? deux ans?) en fermant bureau sur bureau, en entamant un long et douloureux processus de licenciements massifs (plus de 8000 cette année), et en continuant de perdre des recettes publicitairs (-77 millions de $ sur le print vs + 6 millions de $ sur le web pour le Washington Post en 200è) où faut-il investir? Sur quel modèle se construiront les médias de demain?
Il y a évidemment une révolution à faire, qui n 'est pas encore faite, et de courageux investissements à engager sur le Net pour éviter la catastrophe. Mais la question qui bloque reste la même: le modèle économique est-il solide? Aujourd'hui, près de 70% du budget des quotidiens papier va dans la fabrication et la distribution... On pourrait même calculer qu'un certain nombre de postes éditoriaux sont directement liés au modèle papier. Et que (même si les revenus publicitaires du print sont 10 fois supérieurs à ceux du web) on pourrait donc économiser énormément de coûts en se passant de ce vieux support.
Alors imaginons, juste pour provoquer: Et si l'on décidait d'arrêter le papier pour se consacrer uniquement au web? Est-ce ce que ça serait réaliste? A court terme? Non? Et à moyen terme?
Dans sa dernière chronique, Frédéric Filloux, s'essaie à un exercice audacieux de calcul.
Un peu aléatoire... mais qui a le mérite de poser concrètement le débat.
Il se demande: pourrait-on basculer la rédaction de 400 journalistes d'un grand quotidien national sur un site pure-web ? En gros, peut-on transposer le budget de production d'un média print vers un média web?
A l'heure où l'on se demande comment la presse papier franchira le rubicon (hausse des coûts de prod, baisse de la diffusion et de l'investissement pub...) dans les deux prochaines années (ce n'est pas moi qui le dit mais la Deutsche Bank) les équations de l'ancien directeur de la rédaction de 20minutes.fr pourraient en intéresser quelques-uns:
1- Les coûts?
Filloux calcule : un média sur le web peut produire une info de qualité équivalente à un grand quotidien papier avec une rédaction d'une centaine de journalistes (plus de la moitié de la rédaction du Monde, par exemple). Soit...
100 journalistes = 6 millions d'euros par an (60.000 € par personne).
Il ajoute, à la louche : 1 million pour la technique et l'infrastructure + 2 millions pour le marketing + 1 million pour l'administratif et le reste.
Résultat= 10 millions par an.
C'est assez faible comme coûts de production, si je compare aux structures moins lourdes que je connais, mais soit... considérons que l'on parvienne à trouver une organisation efficace à 10 millions impliquant une centaine de journalistes, en économisant lourdement sur les frais techniques, et externalisant au maximum.
2- Quelle audience pour générer plus de 10 millions de CA/ an?
Nouveau calcul de Filloux: 1 visiteur rapporte en moyenne 0,1 et 0,25€/mois. Pour obtenir 850.000 € par mois (10 millions/an), "il faudrait 8,3 millions de VU par mois". Ce qui est assez approximatif: on peut obtenir un CA pub équivalent avec beaucoup moins de VU, tout dépend du créneau, de la force de la marque et de la position du média sur le marché.
En même temps, le réservoir pub n'est pas non plus extensible. La pub sur le Net pour les sites de news est encore instable. Et même 8,3 millions de VU Nielsen (ce qui est déjà énorme pour la France) ne seraient pas transformés automatiquement en 850.000 euros...
C'est donc très compliqué. Et Frédéric Filloux d'apporter deux pistes:
- Ne pas se développer sur un grand média généraliste multithèmes mais plutôt sur le modèle : 1 thématique, 1 site. Avec des rédactions plus réduites mais un potentiel de développement plus important (ex: le Huffington Post, spécialisé dans la politique, qui dépasse le Los Angeles Times, généraliste).
- Diversifier ses revenus: s'appuyer sur le site d'infos pour développer des services. Ce n'est pas nouveau, mais toujours pertinent.
Trois bémols, cependant:
Et c'est la limite de l'exercice des chiffres.
1- S'il faut entre 4 et 8 millions de VU rapidement pour éponger les coûts, difficile de le faire sans marque. lefigaro.fr et lemonde.fr ne sont pas en tête uniquement parce que ce sont de bons sites d'infos.
2- Basculer sa rédaction sur le Net? Théoriquement, oui, mais quelle rédaction? Les journalistes print? Je ne connais pas de rédaction papier qui soit en mesure aujourd'hui de faire travailler tous ses journalistes sur Internet (mais je me trompe peut-être...).
3- Enfin, pourquoi une aussi grosse rédaction? 100 journalistes= 100 fois plus d'audience que 10 journalistes ? Certainement pas. Il faut aussi prendre la mesure de la nouvelle mécanique qu'implique Internet. C'est un nouveau journalisme qui émerge sur le web, mais pas forcément qu'avec des journalistes.

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Chrys Commentaire par Chrys le 2 Octobre 2008 à 5 06
Le modèle présenté est effectivement assez cohérent.

Cela dit, on en revient à la sempiternelle question du nombre de journalistes nécessaires pour faire confortablement "tourner" une rédaction. Globalement, dans les milieux de la presse, on a trop souvent tendance à démontrer que la qualité de publication des contenus est implicitement liée à la quantité de journalistes au sein de la rédaction.

Cette relation adage me gêne.

Combien de fois ai-je entendu en conférence sur le thème des médias où lors de mes rencontres avec la presse "Oui mais chez nous, on est 16 à la rédac et chez Y, ils ne sont que 7..." (sous-entendu, on est plus crédible, donc notre info est meilleure que chez...).

A contrario, combien de fois ai-je entendu un lecteur ou un journaliste souhaitant me rencontrer me dire "Vous venez seul pour l'itw ou vous venez avec votre équipe de rédacteurs ?", persuadé que le travail de rédaction est nécessairement co-partagé avec plusieurs contributeurs, sachant que je suis le seul et unique rédacteur de contenus et de posts sur mon blog local.

Deux poids, deux mesures...

Comme tu le dis Benoît, "100 journalistes = 100 fois plus d'audience que 10 journalistes ? Certainement pas.".

La quantité ne fait pas la qualité. Ceci est valable dans le print et dans le web.

"On est sur le web parce qu'on doit y être de toute façon" : si seulement je pouvais entendre de temps en temps un autre discours plus plausible et plus percutant de la part de certaines rédactions presse lorsqu'on évoque le sujet le problème de l'Internet...
Emmanuel Commentaire par Emmanuel le 30 Septembre 2008 à 19 48
1 million de pages vues pour payer un salaire c'est grosso modo la base de calcul sachant que le trafic qualifié aidant et avec du volume cette barrière peut diminuer. Toutefois les conditions décrites sont optimistes car les revenus sont inégaux et cycliques. Le taux de remplissage du site aussi etc...
Toutefois a ce niveau de trafic et d'équipes éditoriales les frais de structure grimpent en flêche. En comme tu le dis on ne fais pas actuellement en France et ailleurs 100 M de pages vues sur les seules news. Le calcul est tout de même tout à fait intéressant et mes données ne sont pas très eloignées. Je pense qu'atteindre 10 M de CA est tout à fait faisable avec moins de monde mais je suis plus partagé sur les coûts de production dérivés.

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