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Jeff Mignon

La presse d'information traverse une crise profonde et fondamentale de valeur

L'info comme commodité. Le clônage comme logique. La disparition de valeur comme résultat. (source: Grzegorz Piechota via le blog de Juan Antonio Guiner - plus de couv en bas de la page )


Alors qu'en France, le gouvernement va lancer les "états généraux de la presse" en Octobre, il me semble important d'aborder le problème fondamental (en tout cas selon moi) de la valeur de l'information dans les médias du même nom. Voilà des mois, pour ne pas dire plus, que j'essaye d'écrire ce post. Cette fois, je me jette à l'eau tout en m'excusant par avance des imperfections et sans doute du manque de structure de ma réflexion qui s'appuie essentiellement sur le travail de l'Américain Robert Picard. Je compte sincérement sur vous pour commenter, annoter, suggérer, proposer, débattre, organiser... sur ce sujet.

Tout n'a pas une valeur en soit. Souvent la valeur que nous donnons aux produits, aux services, aux idées, même aux personnes... est relative à nos centres d'intérêt, nos besoins, le moment, nos conceptions philosophiques, religieuses et politiques, etc. L'information n'échappe pas à cette logique.

Sans rentrer dans un débat philosophique, je suis de ceux qui pensent que l'info a peu de valeur en soit. J'ai la conviction, comme Robert Picard, que la valeur de l'information repose sur ce qu'on en fait (valeur d'usage). Et je crois que c'est vrai pour la grande majorité des acteurs du monde des médias: le lecteur/consommateur, l'annonceur, l'investisseur et la société/le citoyen. Picard écrit : "It is important to understand that the content provided by journalism is not valued for itself by consumers, but that its value emanates from its utility as a mechanism to achieve states and things outside the news and information itself."

L'exception vient du dernier acteur de ce monde des médias : les journalistes. Par héritage et conviction, ils pensent souvent, à tord ou à raison, que l'information a de la valeur en soit. Et Picard de dire : "Il y a une tendance qui consiste à penser que le journalisme est bon, qu'il a de la valeur. Cette conception des choses laisse perplexe. Comment comprendre alors pourquoi un grand nombre de consommateurs ne voient pas cette valeur. Harmon explique qu'il est important de faire la distinction entre quelque chose de bon et quelque chose qui a de la valeur."

Aussi, on n'aborde pas l'économie des médias de la même façon, selon que l'on pense que l'info a de la valeur en soit ou que la valeur vient de ce que l'on fait de l'info. Dans le premier cas, on produit des médias "journalist centric" dans le deuxième on propose des médias "consumer centric". Depuis toujours, les médias d'information ont été avant tout "journalist centric". Ils le restent très majoritairement aujourd'hui. Et c'est sans doute une des sources fondamentale de la crise qu'ils traversent. "In the new environment, news organizations must become much more customer friendly and have a greater degree of intimacy with their viewers, listeners, and readers than the arms-length approach taken by many in years past. Most news organizations have the same value proposition, but to survive and prosper in the contemporary media environment they will need to develop unique value propositions that separate them from other providers of news and information. Standardization and imitation reduce value of a product", insiste Picard.

Les journalistes sont sur le registre de l'information pour l'intérêt général. Les individus ont besoin d'information pour répondre à leurs questions, trouver du sens, comprendre leur environnement… et sont motivés par des milliers de motifs et de raisons tous plus différents les uns des autres.

Dans une situation de monopole, point trop besoin de démontrer de la valeur. Dans une situation de compétition, c'est une autre histoire. Internet a fait s'écrouler les barrières de la diffusion de l'information et, dans un même temps, le monopole d'informer. Je souris quand je lis que le Président français s'inquiète de la petitesse du réseau de distribution des journaux en France. Mais qui a encore besoin d'un réseau physique à l'heure de la numérisation complète de l'info ? Est-ce la bataille à mener pour le futur des médias ? Rien n'est moins sûr. On n'a jamais autant produit et diffusé d'information qu'aujourd'hui. Par exemple, selon une étude de l'Université de Californie, les médias américains produisent chaque année + 30% d'info. Les chiffres donnent le vertige : "320 million hours of radio broadcasting and 123 million hours of television broadcasting".

Cette confirmation d'une information porteuse de valeur intrinsèque pour les journalistes, on la retrouve dans la guéguerre bloggers versus journalistes. L'argument principal de ces derniers : les bloggers ne font que commenter des infos que les journalistes ont collecté. Sur la forme, ils n'ont souvent pas tord. Mais c'est au fond qu'il faut s'intéresser. Le commentaire, l'opinion, l'analyse, la mise en perspective... c'est de la valeur qu'apportent certains bloggers à une information brute qui n'en a pas ou peu en soit.

Réformer les médias pour les sortir de la crise profonde dans laquelle ils se trouvent, c'est comprendre que le monopole de l'information est en train d'échapper aux marques médias. Et surtout, que la valeur de l'information proposée par les médias est de moins en moins perçue par les consommateurs. Et qui ne perçoit pas de la valeur dans un produit/service ne paye pas pour, ou paye moins (valeur d'échange).

"To address this issue, news organizations must be able to clearly identify their value proposition, that is, the reasons for consumers to spend their money and time with the news and information content products. Because consumers can increasingly get news from many places, it must be clear why they should get it from one organization rather than another and what the news provider does better than the others", propose Picard.

Qu'est-ce qui crée de la valeur (sans ordre hiérarchique) et peut aider à offrir une "value proposition" unique :
- l'explication derrière les faits
- la mise en perspective de l'information
- la contextualisation de l'information
- l'apport de solutions
- la confiance (mais elle est plus facile à donner à un individu qu'à une organisation)
- la rareté
- la possibilité de faciliter l'interaction sociale
- le sentiment d'appartenance a un groupe social
- l'apport d'émotions
- le fait de faire rendre des comptes a ceux qui gouvernent et dirigent
- l'échange/conversation
- la facilité d'utilisation
- la spécialisation

Deux groupes de valeurs se détachent nettement, celui qui propose de la valeur pratique et celui qui offre de la valeur explication/éducation. S'ajoute une troisième, celui qui apporte de la valeur émotionnelle.

"The value of news and information increases with the amount of processing, contextualization, and interpretation that takes place", reprend Picard. Et de préciser que l'emphase, par les journalistes "on volume and speed of news and information reduce its value to the greatest number of readers, viewers, and listeners, whose primary interests are not what is happening but what those events and developments mean, how they affect their lives".

Aller donc au-delà de l'info brute pour apporter du sens, diffuser ce sens et en discuter paraît donc être un élément de stratégie fondamental que doivent embrasser les médias d'information pour sortir de la crise dans laquelle ils se trouvent. "Many managers of news organizations have shifted efforts and money from content to sales and marketing in the belief that this will solve their problems. Others have seen business diversification and the creation of portfolios of newspapers, online, mobile, television, and other operations as the solution. These practices can provide short- and mid-term benefits but they will not sustain news organizations in the long run because they do not fundamentally address the underlying problems of new enterprises and create significant new value", avertit Picard.

La presse traverse une crise de valeur sans précédent. Sans un questionnement profond sur cette problématique fondamentale de tout produit et service, elle ne sortira pas de la crise dans laquelle elle s'enfonce. "The essential issue is making the news and information content important and useful to audiences so that they perceive material from news organizations as more vital and valuable than the brief overview and bits and pieces provided by non-news organizations. If that is accomplished, consumers will be willing to give news organizations more of their time, attention, and money and those changes will make it possible to alter their business models into ones that are sustainable in the twenty-first century", insiste on ne peut plus justement Picard.

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Emmanuel Commentaire par Emmanuel le 13 Janvier 2009 à 10 09
Tout a fait intéressé et porté par ce post !
Bravo et merci !

Il me semble que la professionalisation du journalisme peut en effet permettre l'émergence de plus de sens,
mais surtout, réduire le coût de recherche (et le temps perdu), ainsi que permettre de maximiser l'attention du consumer sur une info.

En tout cas, c'est ce que nous semble indiqué certaines données rassemblées ici : http://exercicedestyle.fr/?p=9

A très vite.

Emmanuel.
jérémy dumont Commentaire par jérémy dumont le 8 Janvier 2009 à 18 46
OUi...c'est un des axes de reflexion qui a émergé dans nos tables rondes autour de la valeur de l'information.....

Puisque Internet a démultiplié les points de relais de l’information, on assiste à une scission entre le média et l’information. Il est donc important de coller au plus près des usages et de mieux appréhender les contextes de vie pour sélectionner au mieux les points de diffusion et la nature des contenus. "Direct soir" n'est que le début d'un grande vague d’innovations contextuelles dans la presse.

Les médias doivent coller a l’actualité des usagers avant tout, en suivant leur consommation d’information d’un média à l’autre : l'information doit décoller a la radio, s'imposer sur le papier, s'étaler sur le net, se partager a la TV...se diffuser de bouches à oreilles...et se retrouver en bas d'un article.

Mais surtout, en prenant pied dans la vie des gens qui utilisent cette information pour réaliser des actions concrètes a un moment ou Internet et le mobile bouleversent l’ordre établit dans la presse traditionnelle : c'est le lecteur qui va vers le contenu et non plus l'inverse….et il le fait quand il a un besoin immédiat, une envie a réaliser, ou un projet a construire.

www.courtscircuits.fr
Eve Demange Commentaire par Eve Demange le 7 Janvier 2009 à 15 59
Lors d'un comité de réflexion sur la valorisation de l'information à Paris en décembre 2008, je m'étonnais de voir si peu de journalistes réunis autour de la table ronde pour parler d'un sujet qui les concerne pourtant directement. Gilles Bruno, du blog L'observatoire des Médias, me répond à ce moment-là que les journalistes ne sont absolument pas motivés pour participer à ces débats, et même méfiants : "les journalistes français préfèrent aller à des réunions sur l'indépendance de la presse en ce moment" me dit-il.

Et voilà tout le problème. Nous étions en train de discuter de l'avenir d'une profession dont les principaux intéressés étaient absents. C'est comme lorsqu'on a repéré un problème dans la vie d'un ami et qu'on essaye de le résoudre à sa place. Ca ne marche pas tellement...

J'adhère 100% à cette idée que l'information doit être "consumer centric", conçue autour de la demande des internautes (et cela ne concerne pas que les sites d'information mais la plupart des sites sur Internet). L'interactivité et la lecture en mode scan imposent ce nouveau modèle car ce sont désormais les internautes qui décident de la manière dont ils vont chercher l'info. Pour autant, il me semble que l'information a une valeur intrinsèque, celle rappelée par Hubert Beuve-Mery lors de la fondation du journal Le Monde en 1944 : "Un nouveau journal paraît : Le Monde. Sa première ambition est d'assurer au lecteur des informations claires, vraies et dans toutes la mesure du possible, rapides, complètes. Mais notre époque n'est pas de celles où l'on puisse se contenter d'observer et de décrire."

Les informations qui circulent sur Internet ne sont pas vérifiées. Elles sont reprises à l'infini par tous les sites, tous les gens qui écrivent. Mais, qui vérifient leur véracité ? Qui apporte un crédit à l'info aujourd'hui ? Qui se porte garant des sources ? Ce sont toujours les journalistes, de l'AFP par exemple et les experts, mais qui n'ont pas toujours le temps d'écrire. La profusion d'informations disponibles nous a mis dans un tel état d'ivresse que nous oublions parfois la valeur de ce bien collectif et universel. Faudra t-il qu'un scandale éclate et que de fausses informations non vérifiées, amplifiées par le web, provoquent de gros dommages, pour que cette valeur essentielle se rappelle à nous ?

Par ailleurs, j'ai constaté par l'expérience (10 ans de rédaction web et de gestion de projets éditoriaux en ligne) que les compétences des journalistes sont extrèmement précieuses et trop rares sur le web. Ces professionnels de l'info possèdent une formation, un regard, une rigueur dans l'analyse et la délivrance des faits que je n'ai pas réussi à retrouver ailleurs. Les blogueurs ont du succès, il est vrai. Mais pas tous les blogueurs. Seulement ceux qui ont une bonne plume, des idées, une connivence avec leurs lecteurs. C'est à dire au final, assez peu.

Le web a besoin plus que jamais de professionnels de l'information qui sachent faire un arbitrage intelligent et offrir du sens là où le brouhaha médiatique finit par tout brouiller. A mon avis, les journalistes ont une énorme carte à jouer aujourd'hui mais il faut qu'ils acceptent une bonne fois pour toute de prendre le train du numérique, qu'ils comprennent comment fonctionne le web. Il faut qu'ils se réapproprient les rênes de l'info, qu'ils réinventent leur métier plutôt que d'aller aux manifestations sur l'indépendance de la presse. La presse n'est pas "indépendante", elle se fait désormais avec et pour les lecteurs. Et la majorité des lecteurs sont déjà sur Internet.
pierre vennat Commentaire par pierre vennat le 29 Septembre 2008 à 16 26
Ce qu'il y a d'intéressant, en lisant les nombreux commentaires suscités par le blogue de Jeff et ensuite les commentaires de tous, notamment de Guilliaume Narvic, c'est que si personne ne nie la nécessité d'une valeur "commerciale" à l'information, si on veut des médias valables, tous sont conscients d'une "perspective sociétale" comme dirait Philippe LeRoux (moi j'aurais dit "rôle social" mais bon, on parle de la même chose). Les proprios et actionnaires d emon journal, sont surtout préoccupés par la rentabilité du journal (valeur commerciale). Comme celle-ci est toujours assurée, 125 ans après saw fondation (1884), j'ai pu toute ma carrière et mes successeurs ont pu, en tant que journalistes, se consacrer, eux, au rôle social (valeur sociétale), ce pourquoi nous avons choisi le journalisme comme métier. Les deux röles ne sont pas contradictoires, mais complémentaires. Mais (du moins dans les gros médias), ils ne sont pas remplis par les mêmes individus. Les responsables du tirage, de la publciité, du marketing, d ela cmoptabilité, sont intéressés par la valeur
Merci Jeff (et les autres) de nous permettre de réfléchir et de concilier ce qui, aux yeux de certains (et même de moi à certains moments) pouvait sembler inconcliable.
Pierre Vennat
Journaliste depuis 1959, donc bientôt un demi-siècle.
Philippe Le Roux Commentaire par Philippe Le Roux le 29 Septembre 2008 à 7 35
Très bon billet Jeff,

Je pense qu'il y a deux facettes à la perception du travail du journalistes, d'un journal, de son contenu et de sa valeur.

Lorsque le journal est vu selon une perspective de produit commercial, l'information brute n'est que matière première, c'est à dire une matière dont la faible valeur intrinsèque n'est liée qu'au coût d'extraction, un coût que la modernisation tendra toujours à réduire. C'est la transformation de cette matière qui amène la valeur ajoutée, celle qui est perçue par le lecteur-consommateur-annonceur.

Des exemples ? Comparons le coût du kilo de café brut et le coût des quelques grammes dans l'expresso vendu par Starbucks. Ou alors le coût de la tonne d'acier à la fonderie avec le coût du même acier transformé en automobile.

Dans ce contexte, la peopolisation, l'anecdotique, le bling bling, le catastrophisme et les scandales de bas étages sont des transformations assez payantes quoiqu'intrinsèquement pauvres.

Par contre, lorsque le journal est vu selon sa perspective sociétale, à savoir sa fonction fondamentale d'informer la population pour soutenir la démocratie, l'information a une valeur intrinsèque propre à la valeur ajoutée qu'elle amène au citoyen dans sa connaissance et compréhension de ce qu'il vit. On pourrait parler d'une dynamique de service publique au sens étymologique du terme. Je sais, je vais faire huler tous ceux qui pensent que les Bourses sont les garantes de la liberté de l'information :-)

Si je prends l'exemple si criant des "unes" uniformes mises de l'avant par Jeff, un tel média nous aurait expliqué l'impact sur notre quotidien de la crise de Wall Street et des solutions proposées. Ce qu'aucun journal commercial n'a fait.

Dans un monde de "longue traine" et de spécialisation comme le façonne Internet, il y a de moins en moins de place pour le mélange des genres vers lequel tendent de plus en plus les quotidiens. Mais pour beaucoup de journalistes, il est difficile d'admettre que dans le quotidien la noblesse a foutu le camps et qu'il ne reste bien souvent que de la soupe commerciale à produire. C'est le lot de tout ouvrier d'une entreprise commerciale, qu'il s'agisse de fabrique de lessive ou de nouvelles.
Guillaume Narvic Commentaire par Guillaume Narvic le 28 Septembre 2008 à 17 25
Je reprends et je développe ma réflexion sur novövision... ;-)

http://novovision.fr/?Si-les-medias-meurent-est-ce-si
Guillaume Narvic Commentaire par Guillaume Narvic le 28 Septembre 2008 à 13 04
@ Jeff

Il me semble que la question de la valeur est mal posé et, du coup, elle débouche sur une impasse.

Tout d'abord, tu évacues peut-être un peu vite la question "philosophique" de la "valeur en soi" de l'information. Ce n'est pas du tout, à mon sens, une sorte de biais "journalistic centric". C'est toute la question du sens, et derrière elle toute la problématique de l'explication/éducation.

En pleine "fin des idéologies", "fin des grands récits", annoncées par la philosophie postmoderne, c'est toute la production sociale de sens par les institutions et les élites intellectuelles qui est en pleine dissolution. Le journaliste, autrefois médiateur/éducateur/vulgarisateur des discours explicatifs du monde produits par ces élites, n'a plus grand chose à médiatiser aujourd'hui. Il est bien en peine de fournir une forme vulgarisée d'un discours explicatif du monde qui se dérobe sous ses pieds.

De surcroît, les progrès de l'éducation et le développement des moyens d'accès à la connaissance, font que ceux que ces questions intéressent dans la société ont un accès direct aux sources bien plus large aujourd'hui, et peuvent largement se passer des anciens médiateurs, qui perdent à la fois leur fonction et leur légitimité. On commence donc bien à se demander si le journaliste sert encore à quelque chose dans ce domaine...

Sur le plan strictement économique ensuite, ta vision de la "valeur d'usage" de l'information est trop restrictive. Elle te conduit à une impasse, qui est précisément cette approche uniquement "consumer centric", qui réduit le problème, au bout du compte, à une simple question de marketing.

Une vision plus large de la "valeur d'usage" de l'information permet de voir que la question économique ne se situe pas là. Elle est tout entière dans la "valeur d'échange" de l'information, c'est à dire son prix, par rapport à son coût. La source du problème, c'est bien que l'information qui a la plus forte valeur d'usage pour le consommateur est en train de perdre sa valeur d'échange, car elle est trop chère par rapport à la valeur perçue subjectivement par le consommateur de l'usage qu'il pourrait en faire.

Toute information à une valeur d'usage pour le consommateur, plus ou moins importante selon les cas. On peut appréhender objectivement cette valeur d'usage (c'est ça l'approche traditionnelle "journalistic centric"). Mais la valeur d'échange dépendra de la notion subjective de cet usage pour chaque consommateur, et donc du prix qu'il est prêt à payer pour ça en fonction de l'utilité qu'il y trouve (c'est l'approche "consummer centric").

L'économie des médias était équilibrée quand l'arbitrage entre les deux approches aboutissait sur un prix acceptable pour le consommateur et couvrant les frais engagés pour la production et la diffusion de cette information. On ne doit pas substituer une approche à l'autre, mais chercher leur point de convergence.

C'est ce point-là qui est en train de nous échapper aujourd'hui, pour une partie - et une partie seulement - de l'information vendue. Mais c'est tout l'équilibre du système qui est remis en cause.

Il y a différents types d'information, qui n'ont pas le même usage et pas la même valeur d'usage : schématiquement, il y a l'information de socialisation (celle qui nourrit la conversation, c'est l'air du temps, le buzz, les faits-divers...), il y a l'information pratique de la vie quotidienne (météo, trafic routier, fermeture exceptionnelle de la bibliothèque, date d'ouverture des soldes...), l'information de divertissement ou d'évasion (le people, l'insolite, mais aussi les voyages...), et puis l'information "d'aide à la décision".

C'est celle-là qui a la plus forte valeur d'usage, à mon sens : l'information économique (que dois-je faire de mon épargne ? Est-ce le moment d'acheter ma maison ?...), politique (quel candidat défendra le mieux mes propres intérêts et l'intérêt général ?...) et sociale (dois-je suivre ce mouvement de grève ? Dans quelle école inscrire mon enfant ?), etc.

L'information de socialisation, pratique et de divertissement n'est nullement en crise aujourd'hui. Elle bénéficie d'une forte demande, et elle n'est pas difficile à fabriquer. Mais sa valeur d'usage n'est pas très forte : elle n'est pas indispensable, peut être aisément remplacée par une autre et se périme vite. Donc tant que son prix de vente reste très faible, elle se vend très bien. Elle peut être financée uniquement par la publicité, voire servir de produit d'appel pour un autre service.

Internet ne remet pas en cause son modèle économique, même si la publicité y rapporte moins que dans les autres médias. Car elle est peu coûteuse et rassemble de fortes audiences, même si ce sont des audiences peu attentives et peu qualifiées. Ça reste rentable par l'effet de masse.

L'information d'aide à la décision est beaucoup plus chère à fabriquer en revanche : elle demande plus de temps de fabrication, de valeur ajoutée intellectuelle et de personnalisation, pour répondre à l'usage que l'on attend d'elle. Si on la traite mal, de manière trop rapide, générale et simplificatrice, elle perd sa valeur d'usage.

Dans le système des "anciens médias", cette information à haute valeur ajoutée n'a en réalité jamais été payée à son prix de reviens réel par personne. Elle était subventionnée : par la pub, par les petites annonces, par l'info "produit d'appel", l'info pratique et de divertissement qui lui était associée, quand il ne s'agissait pas carrément de subventions d'Etat directes ou indirectes. On fournissait le tout dans le même paquet, et on obligeait ceux qui ne la cherchaient pas à la payer pour les autres, de manière à ce que ces autres puissent y avoir accès à un prix abordable.

Tout ce système est en train de s'effondrer.

Les médias traditionnels perdent des ressources (pub et petites annonces) vers le net, et perdent de l'audience, car ils sont concurrencés sur une partie de leur offre (l'info pratique et de divertissement justement) qui trouve de nouveaux canaux de distribution. Le paquet n'est donc plus rentable.

Sur le net, il semble impossible de reconstituer cette logique du "paquet" sous la bannière des "marques de médias" : la pub s'en va vers d'autres supports, les petites annonces et l'information service prennent leur autonomie des médias, l'information se diffuse "à l'unité" et la pub se concentre sur l'information qui a la plus forte audience.

L'information à haute valeur ajoutée, chère à produire et ne créant pas des audiences de masse, ne parvient pas à se financer de manière autonome et ne trouvent plus de sources de subvention pour compenser.

Ce n'est donc pas que la valeur d'usage de l'information ait changé, ou qu'elle soit mal appréhendée par les journalistes et les entreprises médiatiques, qui - je crois - sont en réalité assez lucides sur la situation. Cette valeur est toujours la même et la demande qu'il y a pour elle est identique. C'est son système de financement qui vole en éclat, et aucun modèle alternatif ne se dégage

Restent quatre solutions pour les médias :

- tenter de vendre cette information chère à son prix de revient réel, en tablant sur une prise de conscience du public : c'est le "pari pédagogique" de Mediapart, qui me laisse sceptique.

- faire appel au financement public (étendre le service public radio-télé à la presse écrite et au net) et philanthropique (mécénat et fondations).

- se recentrer sur ce qui est rentable : l'info pratique et de divertissement, en abandonnant le reste, jusqu'à ce que la demande insatisfaite d'info "d'aide à la décision" soit devenue assez forte sur le marché pour faire augmenter son prix et permette d'y revenir. Mais quand ?

Mais même cette solution (vers laquelle les médias s'acheminent tous à mon sens, puisqu'ils licencient à tour de bras, réduisent leur offre en pagination ou en temps d'antennes consacré à l'information, ferment les bureaux à l'étranger et se concentrent de plus en plus vers des dépêches, du faits-divers et du people) est une solution très incertaine.

Il y a de la concurrence sur ce créneau pour les marques de médias sur internet : les géants de l'informatique et des télécommunications, qui proposent à leur clientèle des bouquets de service, notamment cette information pratique et de divertissement, et qui disposent d'une force de frappe autrement plus puissante (les grands groupes multimédias que notre président appelle de ses voeux, ce sont Bouygues et Lagardère ? Ou bien ils existent déjà et s'appellent : Google, Microsoft et Orange ?)

- ou bien, comme le suggère Eric Scherrer un peu plus haut, tenter de trouver de nouveaux produits et services complémentaires qui puissent subventionner à nouveau cette information ? Mais lesquels ont une valeur d'usage suffisante pour que les consommateurs soient prêts à la payer ?
Gilles Klein Commentaire par Gilles Klein le 28 Septembre 2008 à 3 12
Amusant de retrouver ici le 20 septembre, une revue de Unes publiée le 19 par Piechota comme le signale l'ami Jeff Mignon, revue de Unes que j'avais fait, de mon côté sur le site médias Arretsurimages.net le 16 septembre.

Elizabeth, l'icône du krach (presse US) Par Gilles Klein le 16/09/2008
Corneau Commentaire par Corneau le 25 Septembre 2008 à 6 04
Excellent papier Jeff qui a le mérite de recentrer le débat sur la véritable vocation d'un média. J'aime lire dans certains commentaires que le journal est un produit comme un autre. C'est vrai et inculquer cette notion dans nos entreprises doit être un objectif permanent. Mais dans ce cas, il faut laisser la possibilité aux entreprises qui produisent et commercialisent ce produit de s'appuyer sur des exploitations "comme les autres". Et sur ce point les Etats Généraux devront aborder les sujets que certains ici semblent considérer comme secondaires: nos niveaux de charges, le poids de nos masses salariales, nos coûts de distribution, la problématique des droits d'auteurs...et donc notre capacité à investir; bref tout le business modèle qui me semble encore plus en décallage avec la réalité d'aujourd'hui que la nature de l'info que l'on diffuse. Combien d'entreprises média disposent d'un service et d'un budget R et D ?
Oui il faut remettre le client au centre de la problématique, oui il faut évangliser les rédactions mais il ne faut pas oublier qu'avant le produit il y a l'entreprise et que force est de constater que les entreprises de presse quotidienne n'ont pas aujourd'hui les moyens de leurs ambitions en tout cas en France !!!!
philippe gammaire Commentaire par philippe gammaire le 24 Septembre 2008 à 17 01
Ce qui me frappe le plus, hors l'analyse et les débuts de réponse de jeff Mignon dans son billet, c'est le conformisme absolu de la presse en général.

Lequel se traduit dans ces unes de journaux - toutes identiques - et dans les titres qui dénotent une absence d'analyse et de perspective, pour se conformer à un fait brut (Wall street en crise) que tout le monde connaissait déjà depuis au moins la veille.
Bref, on a droit à un beau concours d'habillage de Unes... et puis rien derrière.
C'est cette absence de "ton" qui est presque pathétique, pour la profession toute entière.
Ce n'est d'ailleurs pas réservé à la presse américaine: en France, lors de l'annonce de la candidature de Sarkozy, la presse quotidienne régionale - unanime - avait publié la même photo (à deux-trois exceptions, dont celle notable de Sud-Ouest) ainsi que le texte "officiel", puisque le futur président n'avait accordé son interview qu'à six journalistes triés sur le volet par le président du syndicat des patrons de presse.
Voilà typiquement le genre de pratique qui décrédibilise une profession toute entière et éloigne les nouveaux lecteurs (ceux qui lisent internet) de leurs journaux de proximité.
Au final, le web n'est pas responsable de la crise de confiance que connaissent les journaux et les journalistes. Le web et nombre de blogueurs/journalistes indépendants ne font que révéler et creuser plus encore le malaise qui règne déjà dans la profession.
Ce malaise a deux sources : le conformisme des journalistes et la collusion des titres de presse avec les pouvoirs. Il est d'ailleurs probable que le second entraîne le premier.
Il suffit de voir le succès du Huffington Post (un "blog" qui est en réalité un vrai média bien informé) aux Etats-Unis, pour voir qu'un média résolument engagé peut connaître un vrai succès d'audience.
En France, le Canard Enchaîné qui cogne tant à gauche qu'à droite, publie de vrais papiers d'enquête, ironise sur les pratiques politiques, ne rechigne pas devant un procès et tient ses distances à l'égard de tous les pouvoirs fait plus de six millions d'euros de bénéfices... SANS PUB.
A méditer probablement.
Ajoutez une révolution technologique à cette crise éthique et économique, et effectivement le monde du journalisme a du souci à se faire. Et devrait procéder à un urgent examen de conscience.
Pour conclure sur une note positive, je pense quand même que toute crise est salutaire. Le phenix renaît peut-être même déjà de ses cendres, avec des sites comme Rue89 dont le travail (des journalistes) est remarquable.

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