Publier des commentaires, des réactions ou des récits de lecteurs, de spectateurs ou d’usagers ce n’est bien sûr pas nouveau- pas plus que le courrier des lecteurs, ou les émissions de radio où interviennent les auditeurs.
Mais aujourd’hui, la pratique des conversations sur le web fait des petits : on voit apparaître des commentaires, et plus largement, de la « parole vraie », du verbatim de témoin, d’usager, plus ou moins brut de décoffrage, partout. Même sur des « plateformes » qui ne sont pas du tout interactives, comme le papier, la télé ou le cinéma.
Quelques exemples hétéroclites, où les contributions des usagers vont de simples commentaires à la trame des histoires elles mêmes: dans la presse papier, des commentaires de lecteurs envoyés sur le site sont édités à coté de certains articles dans les pages culture de l’édition papier du gratuit «
20 minutes » . Pas spectaculaire mais assez nouveau dans le principe, et une bonne façon de promouvoir la conversation sur le site. A la télé, au rayon séries américaines pour filles, cette année lors des « upfronts » (une sorte de pré conférence de presse de rentrée pour attirer les annonceurs sur leurs nouvelles émissions et séries) le network américain ABC a annoncé pour la rentrée la sitcom «
In the Motherhood » une série déjà diffusée sur le web dont les scénarios se nourrissent d’anecdotes de femmes sur leur vie, recueillies sur le site web de la série, et que l’on peut
lire. Peut être pas la série du siècle, mais une bonne idée. Le principe qui consiste à recueillir des témoignages intimes et à les mettre en scène ensuite, à les mettre dans la bouche d’acteurs, a déjà été utilisé, et avec de beaux résultats dans d’autres genres télé :en France notamment, en 2004, dans un documentaire pionnier de Niels Tavernier sur le sexe «
Désirs et Sexualité », produit pour France 3 : sa démarche était à peu près inverse de celle- un autre genre- des multiples émissions de témoignages qui mettent en scène des vrais gens qui viennent parler d’eux sur un plateau télé, de façon à ce que leur parole colle dans sa forme aux standards classiques de l’émission, et même, plus largement, de la télé, c'est-à-dire pas toujours avec leurs propres mots.
Au cinéma, on («
Le Monde ») avait remarqué il y a quelques mois une nouvelle forme de bande- annonce pour un film de cinéma : il s’agissait d’une
vidéo de réactions, de commentaires à chaud de spectateurs juste sortis de la salle , la larme pas encore séchée sur la joue, pour promouvoir le film de Philippe Claudel « Il y a longtemps que je t’aime ».Esthétiquement, la bande annonce a pu dérouter, mais cela n’empêche qu’elle sera peut être imitée ou annonciatrice d’un nouveau genre de clips promotionnels qui ne parlent qu'aux émotions et qui pourraient convaincre d'aller voir un film les personnes qui ne l'étaient pas par des objets promotionnels plus classiques, decrivant le film, ou en faisant la critique.
Toujours dans l’univers du cinéma, il me semble que le roman de François Bégaudeau et le film éponyme de Laurent Cantet qui a gagné la
Palme d’or à Cannes cette année, « Entre les murs », fait aussi partie de la famille des récits basées sur une nouvelle forme de parole vraie, recueillie à la source. Les dialogues sont basés sur des situations vécues par l’auteur lui –même quand il était prof, des échanges remis en scène dans son livre, avec talent, puis réorchestrées par Laurent Cantet dans le film. Les paroles réinterprétées par la bouche d'une bande de collegiens après des mois d'ateliers dispensés par l'équipe du film, des collégiens qui auraient pu être, mais n'étaient pas, ceux qui avaient fourni la matière brute des dialogues et des situations.
Ces dernières années, on a beaucoup parlé d’U.G.C ‘(user generated content), le contenu (récit, info, création) d’amateur. On a même entendu qu’il remplacerait à terme une partie, voire la plupart des récits professionnels existants. Mais ce n’est pas exactement ce qui est en train de se passer : La modernité en ce moment, dans les récits, en fiction et dans les programmes factuels, ce n’est plus l’« UGC » pur, mais bien un nouveau genre de récits, ceux dont la matière première est constituée de commentaires ou de témoignages, sollicités ou non, du public, et ensuite édités et remis en contexte par des professionnels de chaque plateforme, chaque genre de récit.
Dans ce contexte, pour les journalistes comme les auteurs de fiction, l'étape qui consiste à recueillir et éditer la parole vraie est importante, c'est un maillon à part entière du processus de création de l’information, mais aussi d' œuvres documentaires ou de fiction originales. Elle est aussi noble que les autres étapes comme l'écriture, la mise en scène, etc... Ce serait bien qu'elle soit largement considérée comme une technique éditoriale vraiment importante, un métier d'avenir.
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