mediachroniques

Catherine Lottier

après l'"User Generated Content," l'"User Inspired", ou "User co-generated Content"?

Publier des commentaires, des réactions ou des récits de lecteurs, de spectateurs ou d’usagers ce n’est bien sûr pas nouveau- pas plus que le courrier des lecteurs, ou les émissions de radio où interviennent les auditeurs.
Mais aujourd’hui, la pratique des conversations sur le web fait des petits : on voit apparaître des commentaires, et plus largement, de la « parole vraie », du verbatim de témoin, d’usager, plus ou moins brut de décoffrage, partout. Même sur des « plateformes » qui ne sont pas du tout interactives, comme le papier, la télé ou le cinéma.

Quelques exemples hétéroclites, où les contributions des usagers vont de simples commentaires à la trame des histoires elles mêmes: dans la presse papier, des commentaires de lecteurs envoyés sur le site sont édités à coté de certains articles dans les pages culture de l’édition papier du gratuit « 20 minutes » . Pas spectaculaire mais assez nouveau dans le principe, et une bonne façon de promouvoir la conversation sur le site. A la télé, au rayon séries américaines pour filles, cette année lors des « upfronts » (une sorte de pré conférence de presse de rentrée pour attirer les annonceurs sur leurs nouvelles émissions et séries) le network américain ABC a annoncé pour la rentrée la sitcom « In the Motherhood » une série déjà diffusée sur le web dont les scénarios se nourrissent d’anecdotes de femmes sur leur vie, recueillies sur le site web de la série, et que l’on peut lire. Peut être pas la série du siècle, mais une bonne idée. Le principe qui consiste à recueillir des témoignages intimes et à les mettre en scène ensuite, à les mettre dans la bouche d’acteurs, a déjà été utilisé, et avec de beaux résultats dans d’autres genres télé :en France notamment, en 2004, dans un documentaire pionnier de Niels Tavernier sur le sexe « Désirs et Sexualité », produit pour France 3 : sa démarche était à peu près inverse de celle- un autre genre- des multiples émissions de témoignages qui mettent en scène des vrais gens qui viennent parler d’eux sur un plateau télé, de façon à ce que leur parole colle dans sa forme aux standards classiques de l’émission, et même, plus largement, de la télé, c'est-à-dire pas toujours avec leurs propres mots.
Au cinéma, on (« Le Monde ») avait remarqué il y a quelques mois une nouvelle forme de bande- annonce pour un film de cinéma : il s’agissait d’une vidéo de réactions, de commentaires à chaud de spectateurs juste sortis de la salle , la larme pas encore séchée sur la joue, pour promouvoir le film de Philippe Claudel « Il y a longtemps que je t’aime ».Esthétiquement, la bande annonce a pu dérouter, mais cela n’empêche qu’elle sera peut être imitée ou annonciatrice d’un nouveau genre de clips promotionnels qui ne parlent qu'aux émotions et qui pourraient convaincre d'aller voir un film les personnes qui ne l'étaient pas par des objets promotionnels plus classiques, decrivant le film, ou en faisant la critique.

Toujours dans l’univers du cinéma, il me semble que le roman de François Bégaudeau et le film éponyme de Laurent Cantet qui a gagné la Palme d’or à Cannes cette année, « Entre les murs », fait aussi partie de la famille des récits basées sur une nouvelle forme de parole vraie, recueillie à la source. Les dialogues sont basés sur des situations vécues par l’auteur lui –même quand il était prof, des échanges remis en scène dans son livre, avec talent, puis réorchestrées par Laurent Cantet dans le film. Les paroles réinterprétées par la bouche d'une bande de collegiens après des mois d'ateliers dispensés par l'équipe du film, des collégiens qui auraient pu être, mais n'étaient pas, ceux qui avaient fourni la matière brute des dialogues et des situations.

Ces dernières années, on a beaucoup parlé d’U.G.C ‘(user generated content), le contenu (récit, info, création) d’amateur. On a même entendu qu’il remplacerait à terme une partie, voire la plupart des récits professionnels existants. Mais ce n’est pas exactement ce qui est en train de se passer : La modernité en ce moment, dans les récits, en fiction et dans les programmes factuels, ce n’est plus l’« UGC » pur, mais bien un nouveau genre de récits, ceux dont la matière première est constituée de commentaires ou de témoignages, sollicités ou non, du public, et ensuite édités et remis en contexte par des professionnels de chaque plateforme, chaque genre de récit.
Dans ce contexte, pour les journalistes comme les auteurs de fiction, l'étape qui consiste à recueillir et éditer la parole vraie est importante, c'est un maillon à part entière du processus de création de l’information, mais aussi d' œuvres documentaires ou de fiction originales. Elle est aussi noble que les autres étapes comme l'écriture, la mise en scène, etc... Ce serait bien qu'elle soit largement considérée comme une technique éditoriale vraiment importante, un métier d'avenir.

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2 Commentaires

Catherine Lottier Commentaire par Catherine Lottier le 13 Juin 2008 à 4 36
Manuel: je suis complètement d'accord avec ce que vous dites et les points que vous soulevez sont totalement légitimes: permettez moi de préciser alors quelques expressions et donner ma réaction à vos questions : d'abord je pense que cette nouvelle forme d'expression est avant tout une "forme": c'est à dire que le terme "parole vraie" ne doit pas être pris en opposition à "parole fausse", qui serait celle plus codifiée des média et discours de professionnels, mais bien pour qualifier une forme de parole. une façon de s'exprimer que l'on reconnaît entre toutes, en creux, parce qu'elle n'obéit pas aux règles de la parole professionnelle (parole écrite, construite) la forme qu'elle prend, est celle d'une conversation, de gens qui se parlent de personne à personne , une expression proche de la langue parlée. Elle est aujourd'hui appréciée par le public en plus des articles, reportages, textes divers habituels afin de se faire un supplément d'opinion, ou d'émotion sur le sujet, en s'identifiant aux individus qui se sont exprimés. Pour ce qui concerne la valeur de ces commentaires, je crois qu'on a souvent tendance à la juger dans sa globalité alors qu'elle n'a pas la même valeur d'information, la même structure partout: je crois qu'elle dépend pas mal du titre, du site, de l'endroit et du contexte où ces réactions sont partagées. La proportion de blabla sans interêt individuel (mais qui collectivement peut tout de même signifier quelque chose) et de pépites, varie selon l'endroit où on le partage, par qui il est édité au même titre que les conversations dans différents diners en ville (à quand une étude quali comparative des échanges des com's de préados sur leurs Skyblogs avec les commentaires du Post.fr ou de Salon.co?) a communauté qu'il attire. Le rôle de ces commentaires, même s'ils sont partagés sur une palteformes en 2D pas interactive est je pense de commencer une conversation sur le site du titre par exemple, une conversation parrallèle au sujet, article, contenu qu'il commente ou recommande. C'est une sorte de contenu parrallèle qu'il faut apprendre à construire et, je suis bien d'accord avec vous, prendre pour ce qu'il est: l'avis de tout un chacun, qui nexclut pas, au contraire, de s'informer par des voies plus traditionnelles!
manuel Atréide Commentaire par manuel Atréide le 12 Juin 2008 à 8 42
@ Catherine ...

Votre sujet est intéressant car il aborde sous un angle souvent absent la manière dont les professionnels réagissent et s'organisent face à la montée en puissance des moyens d'expressions ouverts à tout un chacun.

il y a quelques petits points que j'aimerais voir traités dans un tel sujet, en complément de vos réflexions :

1/ quelle est la valeur de tous ces commentaires, anecdotes et autres contenus divers que publie M. Vulgum Pecus, vu par un journaliste ? Est-ce de la matière brute ? Une vaste collection de blablas sans beaucoup de valeur ? Y a-t-il des pépites dans le tas ?

2/ Pourquoi parler de "parole vraie" ? La parole des journalistes, politiques, célébrités est-elle fausse ? Je suis toujours étonné d'entendre parler des "vrais gens" comme si les autres étaient des marionnettes animées, des robots, bref du fake. ne peut-on pas trouver - enfin ! - une appellation moins bizarre ? Car elle traduit, selon moi, la volonté de marquer une césure entre une minorité qu'on rabaisse un peu trop visiblement pour que ce fût honnête, et une vaste majorité qu'on essaie maladroitement de brosser dans le sens du poil ...

3/ Comment faire pour obtenir une synthèse de tous ces contenus ? Est-ce possible ? Est-ce souhaitable, dans un monde où la parole devient l'apanage de tous ? En définitive, pourquoi essayer de s'emparer de tout ce U.G.C. ? N'a-t-il pas de valeur, au bout du compte, que par son existence brute ?

J'aimerais tant que tout ceci soit enfin vu pour ce que c'est, en fin de compte : l'avis - opportun ou pas - de tout un chacun, un tout-un-chacun qui a bien le droit de s'exprimer sur tous les sujets possibles, puisqu'en définitive, c'est le sens profond de notre système politique. Non ?

Manuel Atréide

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