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Emmanuel

Crise de la presse: moins une question de qualité des contenus que de clivages sociaux

A l'occasion de la lecture sur Mediacafé d'un nième article sur le mal de la presse et tout le gnagnagna sur la qualité des contenus et la misère de la presse d'opinion je me suis fendu d'un long commentaire que je crois assez en décalage avec ce qui se dit habituellement pour juger qu'il a sa place ici. Je me permets de le reproduire ci-dessous et de l'enrichir un peu , il tiendra aussi lieu de réponse tardive aux conclusions des Etats généraux .

***

Pour commencer, même si je partage avec d'autres une vision critique sur la qualité des contenus il me semble utile de relever les paradoxes suivants:

- Si c'était une crise du contenu pourquoi les mêmes journaux en ligne battent des records d'audience. Avec une grande part de l'audience sur des dépêches d'agence réécrites et parfaitement interchangeables d'un media à l'autre.

- Si c'est un problème de presse d'opinion comment expliquer que sur Internet c'est justement l'opinon et la subjectivité qui triomphe au travers des blogs (et que tout le monde acclame)

- Pourquoi toujours critiquer la stratégie internet des grands titres de presse alors qu'ils ont pour la plupart atteint des niveaux d'audience tout à fait respectables.

Mes conclusions:
Question de contenu c'est moins une question de fond que de nouveaux usages et d'adaptation des contenus aux nouveaux modes de lecture.

La vraie question de fond: une lutte pour le pouvoir et la friction entre classes sociales. L'internet permet l'expression d'une communauté qui ne se sent pas représentée par ses élites, ses journaux. La fracture s'étend jusqu'au coeur des rédactions, elle cisaille les partis politiques etc...

Internet est l'instrument de la revanche des classes moyennes qui voient s'éloigner les perspectives de progression sociale. C'est le media des cols blancs qui se découvrent en voie de prolétarisation et vont s'allier très naturellement avec les professions intellectuelles de plus en plus marginalisées vis à vis du pouvoir économique.
Parmi elles, une grande partie des...journalistes.

Ce qui explique que la fracture passe au beau milieu des rédactions et que certains aient besoin de mettre en avant plus que de nécessaire la question d'un contenu devenu "illégitime" (je ne dis pas que cette critique est totalement infondée).

En vérité c'est une bataille pour la prise de pouvoir autour des fonctions d'intermédiation. Et comme toute lutte qui se veut révolutionnaire, ceux qui la mènent le font au nom du peuple et de la démocratie pour n'instaurer, au final, qu'un système équivalent mais rénové.

La presse traditionnelle menée par des générations ayant précédé l'âge du numérique s'accroche à l'ancien système de pouvoir politique et reçoit une juste rétribution de sa peine. Un salaire bien mérité rendu possible parce que la balance économique leur est encore favorable. Pas sa tendance...

Moralité : pour parvenir à accomplir a révolution numérique au sein de l'industrie de la presse il faut le faire avec l'appui de forces politiques représentatives des aspirations des classes moyennes (pour le moment aucun parti politique ne répond à ce cahier des charges) mais également construire de nouveaux circuits de financement dégagés des influences de l'Etat et de l'industrie traditionnelle.

On est encore loin du compte et le risque est grand de découvrir que de tout cela émergera un ordre économique qui renforcera en réalité la précarité de ses acteurs. En grande partie parce que les nouveaux circuits de financement servent directement les intérêts marchands et n'offrent à l'industrie de l'information que la perspective d'une économie de survie tout en encourageant un mode individualisé de production de l'information. Mode hautement précaire et soumis au risque juridique.

Au final on accouchera d'une industrie qui relèvera plus de la production agricole et dont la matière première servira essentiellement à nourrir le pouvoir des véritables nouveaux infomédiaires, l'industrie des telecoms, Google et tous les services relevant de la distribution des biens numériques. Pour le moment rien n'est encore irréversible.

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5 Commentaires

Jeff Mignon Commentaire par Jeff Mignon le 9 Février 2009 à 9 56
Nous avons commencé à jouer avec quelques chiffres -- côté revenu seulement. Je précise que ces chiffres proviennent de plusieurs sources en Amérique du Nord. A partir de notre post, vous pouvez accéder à une spreadshit en ligne mais aussi télécharger notre fichier excel pour mettre vos propres chiffres. Commentaires et suggestions bienvenues.
http://mediacafe.blogspot.com/2009/02/newspaper-charging-or-not-for-online.html
Emmanuel Commentaire par Emmanuel le 6 Février 2009 à 13 21
A titre personnel j'ai toujours maintenu ma prédiction du retour du payant contre l'avis général et les certitudes branlantes autour du web 2.0. (voir ici: http://ecosphere.wordpress.com/2008/01/24/wsj-payant-murdoch/)

En revanche pas question d'opposer tout payant contre tout gratuit, la réponse se situe au milieu avec une infinité de recettes différentes selon les supports. Certains secteurs n'ont aucun besoin d'imaginer un passage au payant d'autres peuvent difficilement s'y soustraire en particulier l'information généraliste. Je ne crois pas non plus que le retour du payant se justifie par des calculs d'épicerie autour des archives mais plutôt autour d'un acte d'adhésion moral et politique au media soutenu aussi par des contenus réservés. Notez aussi qu'un moyen de monétiser le web gratuit peut consister à proposer un support papier payant. Le point fondamental étant surtout de considérer le papier comme un produit du web et non l'inverse comme dasn beaucoup de titres actuels. Cette révolution culturelle doit se faire très vite si on veut considérer rationnellement les différentes stratégies payant/gratuit.
Jean-Christophe Solon Commentaire par Jean-Christophe Solon le 6 Février 2009 à 12 17
Ma question est limite HS... mais je la tente quand même. Au risque de plomber l'ambiance en parlant gros sous. Que pensez-vous du retour à l'information payante ? Testé, puis abandonné, ce modèle revient en force ces derniers mois. Est-il viable ?

J'assistais cette semaine à une présentation au cours de laquelle l'intervenant a expliqué que le tout gratuit devait être remis en cause, notamment en ces temps de crise économique (les diffuseurs de contenu ont besoin de ressources pour compenser le faible montant du CPM).

L'accès payant à certaines infos, pour l'internaute lambda, peut-il permettre de revaloriser le traditionnel abonnement papier en lui ajoutant, pour le même prix, l'accès à certaines contenus exclusifs ainsi qu'aux archives ? Est-ce une manière de rendre l'abonnement papier, qui n'a pas évolué depuis une éternité, plus "sexy" ?
Emmanuel Commentaire par Emmanuel le 30 Janvier 2009 à 10 58
Beaucoup de choses sur le terrain de la législation... En particulier pour répartir plus équitablement le risque autour du statut d'hébergeur. Sortir du piège du ROI et de la pub à la performance vers lequel nous entraîne Google et une certaine conception du media planning (cote pub). Pour le reste un tres grand nombre d'activités de services rposent à tort sur un modèle pub qui tire les prix vers le bas.Ces activités n'etant structurellement pas rentable la correction devrait s'effectuer au cours de l'année et diminuer le stocks d'inventaire publicitaire vendu à perte. Tôt ou tard des Facebook devront par exemple nécessairement revenir partiellement à un modèle payant. Pacifier la question du droit d'auteur etc... Sur ces questions les Etats Généraux ont ouvert de bonnes pistes.
Bref difficile de lister ici toutes les pistes, aucune ne garantit en soi la réussite, simplement la situation actuelle repose un déséquilibre de valeur totalement irrationnel.
Jean-Marie Le Ray Commentaire par Jean-Marie Le Ray le 30 Janvier 2009 à 10 01
Avis intéressant, comme toujours !
Juste une question : quelles seraient les solutions, selon toi, pour installer une réversibilité souhaitable ?

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